Documentaire | Ça s’est passé au 305 Bellechasse

C’est un film sur une adresse. Un lieu. Une âme aussi. Un espace créatif unique qui n’existe plus. Et dans le travail de tous ses locataires.

Posté à 9h00.

Silvia Galipeau

Silvia Galipeau
La presse

305 Bellechasse, premier long métrage documentaire de Maxime-Claude L’Écuyer, est avant tout un prétexte pour parler de l’art contemporain et du travail méconnu (pas si connu ?) de ses artistes. Mais les manifestations d’aujourd’hui sont obligatoires, et puisque le bâtiment a été vendu, les artistes ont été licenciés, et que les locaux sont en cours de rénovation – une rénovation qui se poursuit, à l’heure où j’écris ces lignes -, c’est aussi d’actualité, même encore en lui-même, dans la gentrification et la création dangereuse. Revenons-y.




« J’ai voulu faire une sorte d’instantané d’un moment où ce lieu était encore plein de vie », résume le réalisateur, rencontré à deux coins de rues de là cette semaine. « Parce que c’est beau : c’est un espace en mouvance, un espace de recherche, d’exploration […]. Un endroit où tout se passe ! »

où tout s’est passé…

En salles ce vendredi, lauréat (ex æquo) du prix Pierre-et-Yolande-Perrault, le film donne le micro à une dizaine d’artistes (Marc Séguin, Sylvain Bouthillette, Jean-Benoît Pouliot, Christine Major, et d’autres), qui a accepté il y a quelques années d’ouvrir les portes de cette adresse mythique (ancienne fabrique de pâtes Catelli, rachetée en 1948 par la famille Schiff pour y créer des ateliers de couture, reconvertie en atelier d’artistes il y a 20 ans), située entre Mile Katapasu et Little Italy, pour dévoiler l’envers de leurs toiles. Leur proximité, en un seul lieu, dans toutes les faiblesses.

Pensez : flux de travail, calendrier, motivation. Le pain et le beurre de la création, quoi. Sans oublier la musique d’ambiance préférée (du silence total au post-hardcore), ou l’art de trouver l’inspiration célèbre.


PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Image tirée de 305 Bellechasse

Précision : Maxime-Claude L’Écuyer, armé d’une caméra à l’épaule, et à l’aide d’une longue séquence de plans, nous emmène dans les coulisses de cette résidence passée, à travers divers (et divers) ateliers, qui ne montrent jamais les créateurs, qui nous n’entendons parler que l’un de l’autre, en voix off. Car ce sont les premières de leurs œuvres qui sont à l’honneur. Et les murs, chargés d’histoire (plus de 400 ouvriers travaillaient ici, comme en témoignent les centaines d’aiguilles retrouvées dans les fissures du sol !), qui les ont vu naître.

Entre les murs

Pour en revenir à l’inspiration, ça ne tombe pas du ciel, comprend-on dans cette visite immersive quasi contemplative de deux heures. C’est plutôt le résultat de longues heures, voire de semaines de travail. Nicolas Grenier, pour ne pas le nommer, passe littéralement des journées à mélanger une couleur. Si vous vous êtes déjà interrogé sur le fameux “rituel de l’artiste”, vous saurez tout à ce sujet. Démystification incluse.

C’est la création de l’œuvre. La création ne se produit pas par l’intervention de Dieu !

Maxime-Claude L’Écuyer, réalisateur

Parce qu’il habitait le quartier, bon ami de nombreux artistes, Maxime-Claude L’Écuyer a donc pu pénétrer dans ces célèbres murs. Il a interviewé Marc Séguin, l’homme à l’origine de la conversion des étages. Vous auriez dû entendre qu’il avait vendu le projet au propriétaire de l’époque (fin 1990). Si les locataires paient leurs ateliers ? “Ce n’est que ça, la première chose qu’ils ont payée de leur vie”, une phrase qui en dit long sur le lien d’attachement que les artistes ont dans leur espace de création (“la seule force de ma vie”, “ma petite maison”, “c’est où je vote !”).


PHOTO FOURNIE PAR LA PRODUCTION

Image tirée de 305 Bellechasse

Beaucoup sont là depuis le début. A cause de leurs paroles, le spectateur oublie presque le résultat attendu. Programme. Car on le sait : le 305 Bellechasse a été vendu en 2018 à des promoteurs immobiliers, dont les pratiques en termes d’évictions et de rénovations agressives font souvent la manchette.

Soudain, et presque sans transition (Maxime-Claude L’Écuyer avait presque terminé son film lorsque la vente était terminée !), des images de pièces vides sont apparues à l’écran. Hors des toiles, plus de pots de peinture ni même de petit pinceau : le contraste est rude. “Ça allait avec le concept du film : j’ai fait grandir ces espaces que je voyais si vivants, soudainement morts…”

Certes, depuis, la plupart des artistes ont déménagé. Marc Séguin lance ses Ateliers 3333 sur le boulevard Crémazie. Sylvain Bouthillette et quelques anciens membres du 305 Bellechasse se sont rencontrés aux Ateliers Casgrain. « Ça reste un bien immobilier, et on ne va pas le cacher, les artistes n’ont pas le plus gros salaire, a conclu notre directeur. C’est la faiblesse de ces espaces qui s’exprime dans mes photos. » De son côté, un seul son souhait : « Je veulent que les gens viennent voir de l’art contemporain. Et qu’ils s’intéressent aux artistes…”

Dans les cinémas de Montréal (Cinémathèque québécoise et Cinéma du Musée), de Sherbrooke (La Maison du Cinéma) et de Québec (Cinéma Cartier)

Leave a Reply

Your email address will not be published.