Quelle stratégie militaire derrière les « référendums” dans les régions occupées par la Russie ?

Après presque huit mois d'”opération militaire spéciale” en Ukraine mené par la Russie, le conflit est-il à un tournant ? La Discours officiel de Vladimir Poutine annonçant ce mercredi la mobilisation partielle de 300 000 réservistes et accuser l’Occident de vouloir “détruire” la Russie marque la montée des tensions. L’organisation de référendums sur l’annexion des régions ukrainiennes occupées par l’armée russe, à savoir Lougansk, Donetsk, Kherson et Zaporozhyeannoncé mardi, fait également partie de cette nouvelle étape de la guerre.

Du 23 au 27 septembre, les habitants de ces régions perdues par Kyiv sont appelés aux urnes pour dire s’ils veulent ou non être rattachés à la Russie. Les résultats de ces votes “organisés à la hâte, ni justes ni équitables, auxquels les médias et partis politiques ukrainiens ne peuvent pas participer et pour lesquels des observateurs internationaux viennent des partis européens de l’extrême droite complaisante” sont connus d’avance, commente Tatiana Kastouéva-Jean, directrice du centre Russie/NEI de l’Ifri (Institut Français des Relations Internationales), contacté par 20 minutes. Ces référendums ont en effet été qualifiés de « parodiques », de « fictifs » voire de « simulacres » par divers chefs d’État, dont Emmanuel Macron. Ces élections ne sont pourtant pas anodines et leur précipitation reflète une stratégie militaire de Moscou.

Justifier l’appel aux conscrits

Une fois que le “oui” l’emporte [car il l’emportera même si la population est contre], la Russie pourra considérer ces territoires comme lui appartenant, ce qui change quelque peu la face du conflit. Appelé jusqu’ici ” opération militaire spéciale Si l’Ukraine tente de s’emparer des régions par la force, cela sera en effet considéré comme une guerre officielle par Moscou. Une guerre dans laquelle elle doit défendre son territoire. Ce qui change les règles. Cela permettra dans un premier temps à l’armée russe “de mobiliser des forces” dans ces territoires, de renforcer les rangs, explique à 20 minutes Michel Goya, ancien colonel de marine, historien et stratège. Ainsi, comme annoncé mercredi pour le territoire russe, Moscou pourra faire appel à des conscrits, comme cela s’est déjà produit pour le Crimée annexée.

L’Occident poursuivra-t-il son aide militaire à l’Ukraine si celle-ci attaque des territoires que la Russie considère comme les siens ? C’est sur quoi compte Vladimir Poutine. »

« Ce n’est pas du bluff, a menacé le chef du Kremlin dans son discours de mercredi. Nous utiliserons certainement tous les moyens à notre disposition pour protéger la Russie et notre peuple. Je dis tous les moyens ». Vladimir Poutine a-t-il de nouveau brandi la menace nucléaire ? Si l’Ukraine attaque l’un de ces territoires qui sera considéré comme appartenant à la Russie, Moscou pourrait brandir l’excuse d’une menace contre ses intérêts vitaux essentiels et utiliser l’arme ultime. “Il existe bien d’autres armes avant les armes nucléaires, comme les très grosses bombes”, rappelle 20 minutes Cédric Mas, historien militaire, observateur du conflit et président de l’institut Action Résilience. Néanmoins, le nouveau statut juridique des territoires qui seront annexés à partir de vendredi facilite en soi la justification de l’utilisation des armes atomiques. “Même si la probabilité reste très faible, on s’en rapproche”, concède Michel Goya.

Tatiana Kastouéva-Jean pointe également deux “courants” sur la question parmi les experts : ceux qui pensent que la Russie n’a aucun intérêt à le faire, que ce n’est qu’un bluff pour faire reculer les Occidentaux, que cela la bannirait des nations et même la priver du soutien de pays neutres comme la Chine ou l’Inde. En revanche, d’autres estiment « qu’à partir du moment où Vladimir Poutine s’est engouffré dans cette guerre, il ne peut pas la perdre, car il risque tout, y compris son pouvoir et sa propre survie et il est capable de sauter le pas. Cette étape entraînerait alors probablement une attaque nucléaire tactique “avec une frappe, disons, de l’île des Serpents ou d’un autre endroit dépeuplé comme avertissement”. “Rien n’est automatique, mais je vois que tous les ingrédients pour ce type d’escalade sont là sur la table – seront-ils mélangés dans un explosif ? Le risque n’est pas nul », ajoute Tatiana Kastouéva-Jean.

Une escalade pour faire plier l’Occident

Cette menace est en tout cas le discours du Kremlin. Vladimir Poutine “joue sur les peurs et cette surenchère verbale n’est pas nouvelle”, souligne Cédric Mas. Il avait promis de violentes représailles en cas d’attaque contre la Crimée, mais rien ne s’est produit lorsqu’un dépôt de munitions a été pris pour cible cet été dans la péninsule. « C’est pour effrayer, pour faire plier les partisans occidentaux de Kyiv, dont l’opinion publique est le point faible de l’Ukraine. Car, malgré toute la détermination du peuple ukrainien à ne céder aucun mètre carré de son territoire aux Russes, il ne pourra y parvenir sans l’aide militaire apportée par l’Occident » et « on faiblit quand on panique sur le nucléaire », abonde l’historien militaire.

« La stratégie est de mettre l’adversaire devant le fait accompli et de l’arrêter en laissant planer une menace forte. Je doute que cela arrête les Ukrainiens, mais la grande question est l’attitude des Occidentaux. Poursuivront-ils l’aide militaire à l’Ukraine si elle attaque les territoires que la Russie considérera comme les siens ? C’est sur quoi compte Vladimir Poutine », insiste Tatiana Kastouéva-Jean.

Un aveu de difficultés sur le terrain

Avancée au 23 septembre alors qu’elle était prévue en novembre, les votes d’annexion reconnaissent aussi un certain aveu de difficulté sur le terrain. Depuis plusieurs semaines, l’armée ukrainienne avance et célèbre les victoires lorsque l’armée russe subit des défaites. Cette précipitation traduit « une panique, une fuite en avant », décrypte Cédric Mas. “Il nous fallait une réaction forte au déclin sur le terrain et une manière de justifier ces actions”, ajoute Michel Goya.

C’est aussi une manière pour le président russe de garder le cap dans sa propagande interne et de justifier des combats passés ou à venir. Ces annexions seront présentées comme de petites victoires, des libérations de territoires. “Vladimir Poutine est pressé d’organiser les référendums pour démontrer un résultat tangible, une prise de territoires, pour L’opinion publique russe qui s’interrogeaient sur le succès de l’offensive ukrainienne », confirme Tatiana Kastouéva-Jean.

Un scénario en Crimée « pour le pire »

Un péché La Crimée en 2014, le “oui” sera majoritaire dans le dépouillement et ce sera une “fausse déclaration d’indépendance car organisée sous l’occupation russe”, estime Cédric Mas. L’historien rappelle ainsi que les bureaux de vote de Crimée étaient tenus par des troupes parachutistes. Mais, malgré les résultats qui seront annoncés, l’annexion de ces régions ne sera pas reconnue par la communauté internationale. Vladimir Poutine n’aura donc pas les mains complètement libres. « On ne peut pas agir de la même manière quand le territoire est reconnu ou non, même pour un dictateur sans foi ni loi, explique Cédric Mas. Le chef de l’État russe ne peut espérer gagner en faisant n’importe quoi, mais il peut projeter la victoire en imitant quelqu’un qui est prêt à tout. »

D’ailleurs, en 2014 en Crimée, « il y avait une cohérence territoriale, une population pro-russe et cela s’est fait sans coup férir ». Cependant, dans les oblasts de Lougansk, Donetsk, Kherson ou Zaporozhye, une partie de la population a fui ces territoires que la Russie ne contrôle même pas totalement. “Donc c’est pire que la Crimée”, estime Tatiana Kastouéva-Jean.

Le président russe cherche donc à rendre l’avancée du conflit irréversible en annexant ces quatre territoires et ainsi, « tout devient plus dangereux, les enjeux sont montés, prévient encore le spécialiste. Les risques sont encore plus grands qu’il y a quelques jours, y compris pour l’Occident. »

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