l’intimité d’une artiste nourrie par sa culture mexicaine et ses souffrances physiques

L’exposition Frida Kahlo. Au-delà des apparences au Palais Galliera, qui célèbre l’une des artistes les plus reconnues et influentes du XXe siècle, rassemble 200 objets provenant de la Casa Azul, la maison où Frida Kahlo est née et a grandi. Ses effets personnels ont été mis sous scellés à son décès en 1954 par son mari, le peintre muraliste mexicain Diego Rivera et ont été redécouverts en 2004.

Dans un parcours biographique et thématique, le musée de la mode de la ville de Paris dévoile l’intimité de l’artiste en montrant comment elle s’est construit une identité à travers la manière de se présenter et de se représenter. C’est à la suite d’un grave accident qu’elle se consacre à la peinture et adopte le vêtement traditionnel qui lui permet d’affirmer sa mexicanité mais aussi de composer avec son handicap. La visite se prolonge avec une exposition-capsule abordant son influence sur la mode contemporaine et la façon dont elle demeure une icône et une source d’inspiration pour des designers tels Jean Paul Gaultier, Karl Lagerfeld pour Chanel, Maria Grazia Chiuri pour Dior… Foisonnante de documents et d’objets, l’exposition permet de découvrir une femme d’une incroyable sensibilité. Passionnant. 

La visite débute au sous-sol, dans les caves voûtées en briques rouges et pierres de taille. Les murs de la galerie courbe sont recouverts de touchantes photographies en noir et blanc montrant Frida Kahlo enfant, jeune fille, entourée de sa famille, puis adulte. Il est essentiel pour comprendre la singularité de l’artiste de connaître les différentes étapes de son parcours car ce sont ses accidents de la vie qu’ils l’ont façonnée.

Magdalena Carmen Frida Kahlo y Calderón est née le 6 juillet 1907 à Coyoacán. Sa mère, métisse d’origine espagnole et indigène de la région d’Oaxaca, transmet à sa fille son goût pour les vêtements traditionnels dès son plus jeune âge. Son père, Wilhelm (Guillermo) Kahlo, émigré allemand, est arrivé au Mexique en 1890. Photographe du gouvernement, il capture le patrimoine architectural du Mexique et son cheminement vers la modernité et réalise, par ailleurs, des portraits qui témoignent de son affection pour sa fille. C’est lui qui lui transmettra l’art de la mise en scène et de l’autoportrait. Une photo de 1926 montre Frida Kahlo vêtue d’un costume d’homme : tout au long de sa vie, elle utilisera vêtements et accessoires pour façonner son identité. 

À six ans, elle contracte la poliomyélite : pour faire face à cette maladie qui la contraint à l’isolement, elle s’invente une amie imaginaire. De cette expérience naîtra plus tard son double en peinture, qui sera un motif récurrent dans son oeuvre. En 1925 à dix-huit ans, victime d’un grave accident, elle est obligée de rester allongée pendant des mois et d’abandonner ses études de médecine. Elle commence alors à peindre. Quatre ans plus tard, en 1929, elle épouse l’artiste de renommée internationale Diego Rivera. Le couple divorce en 1939, avant de se remarier à San Francisco en 1940.

Exposition "Frida Kahlo. Au-delà des apparences" au Palais Galliera : photographies et films évoquent sa vie (LAURENT JULLIAND)

Si l’exposition aborde la thématique de la Casa Azul, c’est qu’elle est essentielle dans la vie de l’artiste. Frida Kahlo y est née, y a vécu la majeure partie de sa vie, et y est morte en 1954. Ses parents, qui avaient construit la maison en 1904, l’avaient décorée dans le style européen, en vogue à l’époque.

Frida Kahlo et son mari repeignent les murs gris en un bleu éclatant, la remplissent d’objets reflétant leur attachement à tout ce qui était mexicain (sculptures préhispaniques, peintures votives). De nombreuses photographies mais aussi des films – malheureusement muets, on rêverait d’entendre la voix de l’artiste -, dévoilent l’univers dans lequel le couple évoluait. La Casa Azul va devenir un centre culturel, attirant des personnalités venues du Mexique et d’ailleurs, parmi lesquelles Léon Trotski et André Breton, arrivés dans le pays à la fin des années 1930.

La partie suivante aborde les voyages hors du Mexique. Frida Kahlo quitte son pays pour la première fois, peu de temps après son mariage, lorsqu’elle accompagne Diego Rivera à “Gringolandia”, comme elle surnommait les États-Unis. Célèbre artiste, lui reçoit des commandes de peintures murales à San Francisco, New York et Détroit.

À San Francisco, photographiée par de grands photographes, Frida Kahlo façonne son style Tehuana si singulier et commence à peindre. Ici, de nombreuses photos de cette époque la montrent flamboyante dans des tenues qu’elle choisit avec soin et l’on comprend combien son apparence est audacieuse et singulière. En 1938 aura lieu sa première exposition à la Julien Levy Gallery.à New York. De son vivant, elle n’aura connu que deux expositions personnelles. 

Exposition "Frida Kahlo. Au-delà des apparences" au Palais Galliera : photos prises à New York signées du photographe Nicholas Muray (CORINNE JEAMMET)

Après ses débuts à New York, elle est invitée par André Breton à exposer son travail à Paris. En 1939, la Galerie Renou et Colle organise une exposition collective intitulée Mexique, où sont présentées dix-huit de ses oeuvres. La France fait l’acquisition de son autoportrait The Frame (Le Cadre), une première pour un artiste mexicain. Au cours de son séjour, elle est hospitalisée. Marcel Duchamp et sa compagne Mary Reynolds, la soignent. Frida Kahlo passera aussi du temps avec Dora Maar, Jacqueline Lamba et Alice Rahon. 

Exposition "Frida Kahlo. Au-delà des apparences" au Palais Galliera : cette tenue était parmi les préférées de Frida Kahlo qui la portait lorsqu'elle peignait. Elle avait l'habitude de peindre assise.  (CORINNE JEAMMET)

La salle suivante est poignante car elle revient sur l’accident qui faillit lui coûter la vie. Pendant sa convalescence, la jeune femme peint à l’aide d’un chevalet pliant et d’un miroir, encastrés dans le baldaquin de son lit. “Je me peins moi-même parce que je suis si souvent seule”, déclare-t-elle. L’autoportrait devient un aspect essentiel de son art.

Frida Kahlo révélant son corset peint sous son huipil par Florence Arquin, vers 1951. (DR, collection privée © Diego Rivera and Frida Kahlo archives, Bank of México, fiduciary in the Frida Kahlo and Diego Rivera Museums Trust)

Au fil des années, elle subit des dizaines d’opérations et est contrainte de porter des corsets et d’autres appareils médicaux, qu’elle décore et transforme en oeuvres d’art, exprimant ainsi sa souffrance physique et émotionnelle. Des exemplaires de ces corsets et des prothèses peints à la main présentés ici sont de poignants témoignages de son corps handicapé. 

Exposition "Frida Kahlo. Au-delà des apparences" au Palais Galliera : des corsets et des prothèses peints à la main présentés ici sont de poignants témoignages de son corps handicapé.  (LAURENT JULLIAND)

La visite se poursuit dans une salle consacrée à la mode car il ne faut pas oublier que ses autoportraits, les photographies pour lesquelles elle a posé et ses tenues vestimentaires sont autant de moyens complémentaires d’autocréation artistique. 

Adolescente, Frida Kahlo s’habillait de façon non conventionnelle pour exprimer sa personnalité et cacher sa jambe abîmée par la poliomyélite. Vers 20 ans, elle adopte les tenues traditionnelles mexicaines qu’elle porte toute sa vie. Bien qu’elle ait créé un style hybride unique, mêlant des éléments de régions et d’époques diverses, elle s’est identifiée aux femmes et à sa culture de Tehuantepec. Elle a adopté leurs blouses brodées, leurs jupes longues, leurs coiffures élaborées et leurs rebozos (châles tissés) dans une interprétation personnelle de la mexicanité que l’on découvre, ici, avec les grandes robes traditionnelles Tehuana et les colliers précolombiens qu’elle collectionnait. 

Exposition "Frida Kahlo. Au-delà des apparences" au Palais Galliera : l'artiste a créé un style hybride unique, mêlant des éléments de régions et d’époques diverses, elle s’est identifiée aux femmes et à sa culture de Tehuantepec.  (LAURENT JULLIAND)

Cette exposition permet de découvrir une féministe, cultivant parfois son côté androgyne, qui a brisé des tabous à travers son corps, évoquant handicap et convictions politiques.

Au premier étage, la visite se prolonge avec une exposition-capsule qui aborde l’influence de l’artiste sur la mode contemporaine et la façon dont elle demeure, encore de nos jours, une icône et une source d’inspiration pour des designers à travers les modèles de Jean Paul Gaultier, Yohji Yamamoto, Maria Grazia Chiuri pour Dior, Alexander McQueen pour Givenchy, Rei Kawakubo pour Comme des Garçons, Riccardo Tisci pour Givenchy et Karl Lagerfeld pour Chanel. 

Exposition "Frida Kahlo. Au-delà des apparences" au Palais Galliera : création Franck Sorbier printemps-été 1996 (CORINNE JEAMMET)

Unique et transgressive, Frida Kahlo est devenue une icône culturelle de renommée mondiale et les créateurs contemporains ont utilisé ses différents symboles identitaires – accessoires, parures – comme source d’inspiration.

Exposition "Frida Kahlo. Au-delà des apparences" au Palais Galliera : réinterprétation des corsets par Givenchy by Alexander Mc Queen (LAURENT JULLIAND)

L’exposition du Palais Galliera poursuit l’itinérance commencée au Mexique entre 2012 et 2014, puis en 2018 au Victoria and Albert Museum, à Londres, tout en offrant une perspective nouvelle sur l’histoire de cette artiste, dont le charisme et l’incroyable style captivent.

Exposition “Frida Kahlo. Au-delà des apparences” jusqu’au 5 mars 2023. Palais Galliera, musée de la Mode de la Ville de Paris. 10, avenue Pierre Ier de Serbie. 75116 Paris. Du mardi au dimanche de 10h à 18h. Nocturne les jeudis et vendredis jusqu’à 21h. Fermé les lundis et certains jours fériés. Réservation recommandée sur www.billetterie-parismusees.paris.fr

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